DEMARCHE PROGRESSIVE DE MON TRAVAIL PICTURAL



                                                          L’acquis des arts de rue

                 La craie

Indépendamment de mes connaissances livresques,ma première approche de la peinture (1967-1973) fût tout d’abord la craie de rue pratiquée sur les espaces piétonniers en Scandinavie. J’ai expliqué largement cette expérience dans mon ouvrage “ Les crayeurs de rue et l’espace graphique “. Dans ce livre, j’ai développé une analyse sur l’espace en insistant sur la recherche théorique de l’espace global, à savoir le graffiti craie-tag en comparaison avec la peinture dépendante du cadre formel du tableau de chevalet.

En ce qui concerne la réflexion sur l’espace picturo-graphique, ce travail « majeur » selon Jean Claude Moineau reste le seul, à ce jour, à élaborer une critique radicale de l’espace graphique. Alors que les théoriciens de l’Art américain, tel que Clément Greenberg, Léo Steinberg, Rosalin Krauss de même que des peintres tels que Ellsworth Kelly, Frank Stella, Donald Judd ont pensé l’espace picturo-graphique dans un contexte de fermeture, en restant attachés à leurs ateliers, à leurs studios, à leurs galeries, à leurs salles de conférence, à leurs amphithéâtres… ce texte, fait référence à une pratique de crayeur de rue ouverte directement sur l’espace de la ville? et à partir de l’observation des tagueurs, des graffeurs et des marelles d’enfants.

                  Le tag et le graff

Ce travail d’observation fût acquis au contact direct de cette révolte graphique (1989-1993), à laquelle j’ai participé, non pas en tant que graffeur tagueur (trop agé à l’époque) , mais en apportant un soutien logistique important à ce mouvement. Cette aide a consisté à mettre à la disposition des jeunes graffitistes un atelier à l’université ,d’une part et d’autre part en créant le premier festival international de graff(1990), Bomb’Art à Nantes. Cette manifestation fût organisé, grâce au soutien de Jean-Marc Ayrault, maire de la ville et Patricia Solini, adjoint à la Culture, et par le trio que nous avions constitué Georges Lapassade, Christian Lemeunier et moi. A cette occasion je fus chargé de rédiger un article sur l’histoire du graffiti dans le catalogue de l’exposition. A cette époque j’avais pressenti cette nouvelle forme graffico-picturale qui s’imposait progressivement dans l’espace culturel européen.Cette pratique que l’on désigne aujourd’hui comme le Street Art s’est définitivement installé dans l’ensemble de nos institutions culturelles, galeries et musées. Cette sensibilité graphique repose encore en grande partie sur une iconographie nord américaine. L’utilisation de l’ensemble des personnages de Disney, plus les productions Peanuts avec Snoopy par les Bboys (graffeurs) le confirme encore aujourd’hui. André Saraiva, par exemple, conçoit ses œuvres en conservant sa thématique française avec les Shadoks mais emploie aussi maintenant la figure de Snoopy.

Cette production iconographique étatsunienne est progressivement contre balancée par de nouvelles formes esthétiques en provenance de l’Extrême-Orient. Ces formes apparues à la fin du XXème siècle en Chine, en Corée et au Japon s’imposent puissamment aujourd’hui, elles sont constamment véhiculées par les mangas et les dessins animés diffusés par le moyen des Game boys. Ces images de l’Extrême-Orient qui apparaissent sous différentes formes animales ou humaines, voir hybrides, constituent le grand bestiaire asiatique, c’est dans ce grand vivier fantasmagorique que je réactualise mon imaginaire afin d’affiner ma sensibilité, grâce à cela, je réussis à élaborer en grande partie mon propre bestiaire. Les figures, les éléments iconiques, la stylistique que je capte dans le grand potentiel asiatique, cet ensemble s’articule autour d’un magma de pensées où se télescopent sensibilité et savoir-faire. J’associe à mon bestiaire la bande dessinée de mon enfance, la figure agréable de l’ourson Petzi, conçu par le couple danois Carla et Wilhelm Hansen. Le journal “La Nouvelle République“ m’avait permis de découvrir Petzi au cours des années cinquante. C’est par une stylistique adéquate avec mes connaissances sur l’espace graphique que c’est construit petit à petit mon bestiaire au cadre éclaté. La disposition de mes éléments iconiques sur le tableau a exigé de ma part une certaine rétrospective visuelle afin de mieux comprendre la répartition des éléments iconiques dans l’espace graphique des bestiaires classiques irlandais, médiévaux et mayas. Mon regard analytique ne portait pas précisément sur la thématique de ces bestiaires classiques, peu importait ce qu’ils représentaient, malgré leur admirable beauté. L’essentiel de mon travail consistait à comprendre la disposition des signes iconiques dans leur cadre. J’ai dû revoir l’enluminure de la fin de l’époque romaine ainsi que les manuscrits irlandais. L’ouvrage de référence à ma disposition s’intitulait “Le Grand Siècle de la peinture du Haut Moyen-âge“ rédigés par André Grabar et Carl Nordenfalk édité par les Editions Albert Skira à Genève en 1957. Je consacrais aussi un regard sur la répartition iconique dans les pierres runiques (Pierre runique Jelling 2 au Danemark) et la sculpture Maya. Ces bestiaires classiques situés en Irlande, chez les Mayas ou bien ailleurs ont un point commun de par leur style fantasmagorique et monstrueux ;la particularité importante de ces bestiaires fait qu’il présente une compression des figures témoignant d’un resserrement des signes iconiques. La symétrie très répandue dans ces images implique une règle d’équilibre géométrique qui donne un sens harmonique à ces bestiaires. Ces compressions des formes et des figures nous les rencontrons également dans la peinture contemporaine, dans certaines œuvres n’ayant à priori que peu de choses à voir avec le bestiaire. Exemple: La peinture de Fernand Léger  “Plongeurs polychromes“ peint en 1946, (Musée Fernand Léger de Biot). Ces compressions de figures allongées, renversées, nous les retrouvons aussi dans les peintures de Jean Dubuffet “ Houle du virtuel“ peinte en 1963, Centre Georges Pompidou Paris, “Banque des équivoques“ peinte en 1963, musée des arts décoratifs Paris.

 
                                                                          Sur l’homogénéité des figures dans le bestiaire

L’ensemble des bestiaires classiques ou bien ceux réalisés à l’aérosol par les acteurs du Hip-Hop sur les grandes surfaces murales ou ceux de Fernand Léger et Jean Dubuffet, toutes ces peintures ont une particularité commune qui fait qu’elles s’insèrent toutes dans un espace strictement limité par leur cadre formel. La composition globale représente toujours un assemblage, un regroupement homogène de signes iconiques .

               La dispersion des signes iconiques dans le bestiaire au cadre éclaté

Après avoir observé minutieusement la répartition des signes iconiques dans le bestiaire classique et autres compositions analogues, de même que dans certains graffs exprimant le bestiaire contemporain, j’en ai conclu qu’il fallait faire autre chose. Ma démarche fût la suivante : par rapport au tableau classique et à mes acquis sur l’espace du graffiti, j’ai décidé d’opter pour le jeu de la dispersion des éléments iconiques dans l’ensemble du tableau en débordant l’espace habituel réservé à la peinture. Dans cette optique de la dispersion maximale des signes iconiques, le cadre corniche devient une surface de recouvrement aussi réduite soit elle, au même titre que l’espace habituel. Ce travail sur le bestiaire au cadre éclaté, bien que n’ayant pas la force radicale de la craie puzzle (cadre déterminé par les formes graphiques), traduit pour moi ce grand compromis inévitable, à savoir le passage de l’art de rue à l’art du tableau avec tous les inconvénients qui s’en suivent. Cette peinture ne repose plus sur l’état d’esprit conformiste, elle témoigne d’une autre volonté de peindre et de penser la peinture différemment. Même si cela a déjà été fait, elle s’articule sur une approche de réflexion totale par rapport à la connaissance de l’espace que j’ai acquise au cours de ma recherche et qui s’exprime dans un esprit de théorie pratique.

                                                            A propos de la représentation du paysage dans ma peinture

Le bestiaire au cadre éclaté élaboré en concordance avec mes recherches sur l’espace ne se limite pas uniquement à cette thématique, j’admire toujours le paysage dans sa nature, mais aussi le paysage pictural auquel se sont confrontés les grands noms : Brueghel, Van Ruisdael, Corot, Cézanne, Monet, Chagall, Miro ainsi que Balthus. J’apprécie également les Maîtres paysagistes de la grande peinture chinoise Ma Lin (XIIIème siècle), Houang K’iuam (XIIIème siècle), Ts’Ien Siuan (XIIIème siècle), Lang Ying (XVIème siècle), ceux-ci abordèrent leur sujet avec toute la délicatesse qu’on leur reconnaît, ils surent transmettre au Japon leur art. Les artistes nippons prolongèrent la tradition du paysage chinois au XVIIIème avec Hokusai (1760 –1849), Hiroshige (1797-1858) et jusqu’au XXème siècle avec Kawase Hasui (1883-1957). Le paysage aujourd’hui dans la peinture occidentale apparaît comme un thème profondément délaissé, Balthus fût le dernier grand paysagiste à persévérer dans ce sens et certains critiques le considéraient en retard sur son époque. La peinture du paysage en ce qui concerne mon travail représentait un certain intérêt, “ La côte nordique“ peinte en 1992 est un témoignage de ces temps là. Je me suis éloigné de ce sujet pour des raisons diverses. Récemment le paysage revint subitement chez moi par le biais d’une situation surprenante. Au cours d’une promenade sur un petit chemin bordant la rivière de quelque distance sur le lieu-dit Le Grand Moulin situé dans la vallée de la Sèvre Niortaise, région où je suis né et ai passé mon enfance, je fus confronté à une étrangeté, à mesure que j’avançais sur ce petit chemin qui, autrefois, m’apparaissait si paisible, je ressentis un étonnant sentiment d’insatisfaction. Je vivais cette anomalie de l’instant présent. Quelque chose manquait. Advint soudain la surprise lorsqu’apparut un papillon, j’avais enfin trouvé ce qu’il manquait. Dans mon enfance aux beaux jours sur ce lieu même, des centaines, voir des milliers, de papillons animaient la campagne de leur farandole multicolore. Cette extinction de la faune fait que dans de nombreux endroits des oiseaux, des papillons, des libellules et autres ont disparu à cause d’une agro-industrie déplorable. A partir de ma promenade au Grand Moulin vers 2012, j’ai décidé de réhabiliter le paysage dans ma peinture, thème qui fût un noble thème dans notre passé pictural, mais qui aujourd’hui reste profondément dévalorisé par les autorités du monde de l’art actuel (critiques, galeristes et autres). Ma nouvelle conception du paysage, même si celle-ci ne correspond pas à la sensibilité de notre temps, se traduit par une prise en considération de la faune sauvage dans sa totalité, l’escargot, le papillon, l’hirondelle, la sitelle, la grenouille, tout ce petit monde qui a toujours peuplé notre nature a été passablement déconsidéré, voir profondément négligé par la majorité des artistes occidentaux. C’est donc à partir de la faune sauvage que je devais concevoir mes tableaux, ce qui donna comme résultat de mon travail la naissance d’un paysage occidental. Par exemple les farandoles de papillon que j’avais eu plaisir de voir dans mon enfance, je devais maintenant les disposer dans mon tableau en avant plan et reléguer en arrière plan la totalité du paysage, par cette manière de faire je devais rompre avec la perspective albertienne. La solution de l’avant plan (le près) se trouve dans les concepts de la peinture chinoise mise en place à partir du IXème siècle, 500 ans avant la perspective occidentale, ce concept très simple, dépendant de la nature fût développé par les maîtres de la peinture chinoise. Ce mot se résume dans le vocabulaire asiatique par le près par rapport au loin, pour établir les règles de leur vision picturale, les peintres chinois ont aussi évité le modelé, leur technique s’appuie sur la superposition des aplats chromatiques, dans ma technique le modelé n’apparaît plus indispensable, au même titre que les Fauvistes s’inspirèrent de l’art asiatique. Les plans colorés se suffisent à eux-mêmes par le contraste chromatique, ils évoquent la profondeur recherchée. Profondeur illusionniste soit-elle ? Cette règle visuelle consacre en elle-même la composition finale du tableau que j’ai choisi de réaliser. Le résultat d’ensemble de ce travail fût obtenu par la réalisation de mon tableau “ La casa de Campo “.

A propos de la thématique de la chambre des enfants

Ma peinture ne se limite pas au paysage, ni au bestiaire au cadre éclaté, elle contient également une thématique originale. A la demande de certaines femmes amatrices d’art, parmi lesquelles figuraient de jeunes mères qui attendaient de ma part des tableaux destinés aux chambres des enfants,je me suis engagé sur des sujets inhabituels que je qualifie de peinture de “ chambre d’enfants “. J’ai consacré une thématique assez diversifiée commençant par des jouets d’enfant fabriqués en bois appartenant à ma génération issue du baby-boom maintenant arrivée au papy-boom, j’ai peint des ours en peluche ainsi que des poupées, des oiseaux, des petits animaux, ces séries, proche d’une sensibilité écologique peuvent être présentées dans des chambres d’enfant. Ce type de peinture va à l’encontre de l’Art établi mais me convient très bien. Ces réalisations témoignent d’une nouvelle pratique d’accrochage dans l’appartement familial, l’œuvre se déplace du salon morne et triste de la bourgeoisie vers la chambre des enfants. Cette translation iconographique et spatiale symbolise un petit changement de notre présent par rapport au passé bourgeois et conformiste. Savoir diversifier ses thématiques picturales ne doit plus être considéré comme une tare, ni une honte, comme malheureusement le vivait Piet Mondrian qui réalisait une œuvre abstraite aux yeux de tous et, secrètement, peignait des fleurs et des natures mortes classiques sans les signer afin de pouvoir subvenir à ses besoins. Pour lui, ces réalisations mineures n’étaient rien d’autre que des sujets dévalorisants.

Jacky Lafortune, juillet 2019